
L'AUVERGNAT DE PARIS - Jeudi 21 Octobre 2010
Extrait - "Jean-François Janoueix, Corrézien dans l'âme" par Barthélémy
"Je suis le plus Auvergnat des Saint-Emilionnais", confie, non sans fierté Jean-François Janoueix, et de s'expliquer : " Je passe 10% de mon temps en Auvergne et Limousin ou à paris avec mes copains, qu'ils soient bistrots, taxis ou ferrailloux de Corrèze ou du Cantal." Car, pour ce propriétaire qui aujourd'hui règne sur une quinzaine de châteaux de la rive droite de la Gironde et non des moindres, rien ne vaut les racines et cet esprit d'entreprise qui se transmet de père en fils : "Mon père Joseph avait acheté 60 hectares, moi-même j'en ai racheté 60 et mes enfants autant! Si bien qu'on totalise aujourd'hui 180 hectares et 300 hectares avec les cousins." Mais au-delà de cette réussite familiale incontestable, le cœur et l'âme des Janoueix restent attachés à cette terre bénie des dieux, sur le plateau de Milleviches où se trouve Chaude-maison, berceau de la famille, à Soudeilles en Corrèze, non loin de Meymac, rebaptisé Meymac-près-Bordeaux. "Et c'est là qu'on aime se retrouver tous les ans, le 15 août, comme au temps des foins quand on se recevait entre voisins" raconte Jean-François Janoueix, heureux de perpétuer cette tradition.
Dans la lignée de Jan Gaye-Bordas
Meymac-près-Bordeaux, située dans le Haut Limousin, est une pure mais géniale idée sortie de l'imagination d'un certain Jean Gaye-Bordas, chef de file des "courtiers corréziens", qui allaient conquérir la Bretagne, la Normandie, le Nord de la France et la Belgique en des vins de Bordeaux avant de s'implanter dans les vignobles. Pour créer l'illusion d'une proximité avec la capitale du vin, distante cependant de 300 km de Meymac, ce chef de file n'avait pas trouvé mieux que d'inventer l'appellation mythique "Meymac-près-Bordeaux", qui lui permit ainsi qu'à tous ceux qui le suivirent de commercer sous cette étiquette. Parmi eux, Jean Janoueix, avec ses quatre fils dont Joseph, père de Jean-François.
En hommage et reconnaissance à cette époque héroïque, Jean-François Janoueix devait plus tard fonder l'Amicale de Meymac, pour perpétuer la mémoire et l'histoire singulière des marchands de vins de Corrèze. Il compte en outre transformer l'ancien hospice de la ville en Musée des Migrants pour honorer ceux qui ont contribuer à enrichir le pays. "Tous les cinq ans, je vais d'ailleurs peindre la grille du cimetière de Meymac où sont enterrés nos ancêtres."
Un passé toujours présent
Entre temps, le nom de Janoueix, comme beaucoup d'autres de la même origine, est devenu synonyme de prospérité. "Aujourd'hui, reconnaît Jean-François, nous ne sommes plus, nous les Corréziens du Libournais, considérés comme des "Turcs" ou des envahisseurs et les vieilles familles bordelaises n'hésitent plus à marier leurs enfants avec les nôtres, pas plus qu'ils ne dédaignent venir passer des vacances chez nous à Meymac." Néanmoins, le sang paysan coule dans les veines et le passé reste présent. Pour le rendre plus vivant encore, Jean-François Janoueix a créé au château du Castelot un petit musée où sont rassemblées les vieux outils agraires et tout ce qui a trait au travail de la vigne et du vin. Au château de Lacroix Saint-Georges, où l'on reçoit les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, c'est un autre musée qui en retrace l'histoire. Au château Haut-Sarpe, où malheureusement le musée de la tonnellerie, qu'il avait constitué, a été détruit par un incendie, c'est une salle polyvalente, dédiée à sa mère, Marie-Antoinette, qui a été édifiée. C'est là aussi qu'a été aménagé le Glou-Glou, mini cabaret discothèque où les invités font la fête, et, bientôt les amateurs d'oenotourisme pourront faire étape dans des chambres d'hôtes et reprendre des forces autour de casse-croûte de vignerons. Partout, y compris a Chaudemaison, où les clients étrangers peuvent résider et découvrir la France profonde, règne le même esprit d'accueil, de gentillesse et de convivialité.
Commerce et convivialité
Le sens des affaires n'est pas pour autant oublié. D'autant qu'avec ses fils Jean-Philippe, dont Robert Parker dit qu'il est "l'un des vinificateurs et propriétaires les plus impressionnants de la rive droite (Pomerol et Saint-Emilion)", et Jean-Pierre, qui a pignon sur rue à Londres où il commercialise avec succès les vins de la famille auprès des connaisseurs anglais et des restaurants français, chaque jour les commandes affluent. Et si une bouteille de Petrus en vaut trente-deux du château La Croix Saint-Georges, alors que leurs vignes sont contigües, Jean-françois Janoueix n'en prend pas forcément ombrage. Car ce qui compte pour lui, c'est non seulement d'avoir développé cet empire viticole, de compter quelque 20 000 clients dont 500 restaurateurs, mais aussi de pouvoir accueillir chaque année les enfants de ses clients qui viennent vendanger comme de se retrouver entre amis dans un établissement parisien. Sans se départir de son sourire, il évoque avec la même chaleur les heures passées avec le sommelier de la Tour d'Argent ou de Laurent ou avec les patrons de Bistrot Brassac de l'avenue Kléber, du Commerce de la rue éponyme, des Fontaines avenue de Versailles, ou du Royal Villiers, porte de Champeret où il aime se retrouver avec les anciens de la 10e promotion de l'Ecole du Vin et des Spiritueux. Car quand on est Corrézien, on n'oublie jamis ce qui fait la richesse d'une vie, l'amour du pays.
Longtemps fournisseur de l'Elysée
Pendant près de quarante ans, sous la présidence de ses différents locataires, les présidents Pompidou, Giscard d'Estaing, Mitterrand et bien entendu Chirac, l'Elysée a été client de la maison Joseph Janoueix. Et le château Haut-Sarpe a souvent été mis à l'honneur lors de dîners prestigieux. "Quand Chirac est venu pour la première fois en Gironde alors qu'il n'était que secrétaire d'Etat, se rappelle Jean-François Janoueix, c'est ma mère qui lui a présenté tous les Auvergnats et les Limousins de la région au château Haut-Sarpe." Un souvenir qui ne s'oublie pas.